
Comment redonner vie à un ancien site artificialisé en bordure de Meuse ? À Charny-sur-Meuse, l’Association Agréée pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique « La Goujonnière Meusienne » et la Fédération de la Meuse pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique ont relevé le défi : transformer une ballastière en voie de comblement en une véritable zone humide reconnectée au fleuve. Retour sur un projet de restauration écologique mené de 2021 à 2024.
CONTEXTE
La ballastière de Charny-sur-Meuse a été creusée dans les années 1960, à l’époque où le site accueillait un camping et une annexe hydraulique aménagée pour drainer les terrains voisins. Ce plan d’eau d’environ 1 hectare, longtemps classé en eau close sous le nom d’« étang de sous l’ancien moulin », était devenu au fil du temps un site déconnecté du fonctionnement naturel du fleuve.
Depuis 2019, le camping a été requalifié en aire d’accueil pour camping-cars, et en 2020 la ballastière s’est asséchée pour la première fois sur une grande partie de sa surface.
Ce phénomène résultait de la combinaison de deux facteurs :
- le comblement progressif du plan d’eau par des sédiments vaseux
- l’abaissement du niveau de la nappe alluviale de la Meuse lié à une forte sécheresse estivale
Face à ce constat, l’Association Agréée pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique « La Goujonnière Meusienne », locataire des baux de pêche sur ce secteur de la Meuse, et la Fédération de la Meuse pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique ont proposé à la commune de Charny-sur-Meuse, propriétaire des parcelles, un projet de requalification du plan d’eau en zone humide.
Le site n’en était pas à sa première intervention : en 2007 déjà, la Fédération avait restauré l’annexe hydraulique voisine, avec le soutien de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse.

© FDAAPPMA 55
Vue de la ballastière de Charny-sur-Meuse, avant travaux

© FDAAPPMA 55
Travaux de restauration de l’annexe hydraulique du camping de Charny-sur-Meuse en octobre 2007
Localisation de la zone du projet
Le site était situé au niveau de l’ancien camping de Charny-sur-Meuse, aujourd’hui réaménagé en aire d’accueil des camping-cars. Les parcelles appartenaient à la commune et la Meuse y est classée en domaine public fluvial (DPF).
Sur ce secteur, la Meuse est classée en 2e catégorie piscicole avec le brochet comme espèce repère et s’écoule dans une vallée bénéficiant du classement départemental Espace Naturel Sensible.

© Géoportail
Localisation du projet

© Géoportail
Zone concernée par le projet
Objectifs du projet
L’ambition centrale du projet était de transformer un site anthropisé, impactant pour le milieu naturel et la biodiversité (entrave à la continuité écologique, entrave à l’expansion naturelle des crues, etc.), en un milieu écologiquement fonctionnel et favorable aux espèces typiques des zones humides.
Il s’agissait concrètement de rétablir une connexion quasi permanente entre le plan d’eau et la Meuse par des écoulements superficiels, afin que le plan d’eau retrouve son rôle de frayère et de zone refuge pour la faune piscicole.
Le projet final a été pensé pour bénéficier à un large public :
- le grand public
- les pêcheurs
- les collectivités locales
- le milieu périscolaire
- le tourisme
Sa position stratégique au cœur de la commune de Charny-sur-Meuse a conduit à associer un volet pédagogique aux travaux de restauration écologique.
Descriptif des travaux
I) Restauration de la zone humide
1. Traitement de la ripisylve
Un inventaire arbre par arbre a recensé 302 sujets sur le pourtour de la ballastière. La végétation présente sur le site, jeune et relativement monospécifique (89 % de saules blancs), a fait l’objet d’interventions ciblées :
- 28 arbres abattus pour l’implantation du sentier
- 27 arbres abattus au niveau des chenaux
- 62 arbres élagués pour sécuriser le cheminement
Plus de la moitié des arbres (54 %) n’ont fait l’objet d’aucune intervention, et certains arbres morts, n’entravant pas le bon fonctionnement du site, ont été volontairement laissés dans l’eau.

© FDAAPPMA 55
Zone d’abattage d’arbres au niveau du chenal de connexion

© FDAAPPMA 55
Exemple d’arbre élagué près du tracé du sentier pédagogique
2. Création d’un chenal de connexion
Un chenal de 70 mètres de long et de 21 mètres de large a été dessiné afin de rétablir le lien entre la ballastière et le fleuve. Ses berges présentent des pentes douces (33 à 35 %) et une banquette plane de 3 mètres aménagée côté nord. Les cotes ont été soigneusement calées sur le régime de la Meuse : la banquette est située à environ 15 cm sous le niveau d’eau pour un débit moyen au mois de mai, tandis que le fond du chenal est situé à la hauteur d’eau d’étiage. Le tracé traversant une ancienne zone de remblais, 12 sondages pédologiques ont été réalisés au préalable. Les matériaux non valorisables (métal, câbles, bitume sur environ 150 m²) ont été évacués en décharge.

© FDAAPPMA 55
Localisation des 12 sondages pédologiques menés sur site

© FDAAPPMA 55
Vue d’une partie des matériaux évacués en décharge


© FDAAPPMA 55
Création du chenal de connexion

© FDAAPPMA 55
Vue aérienne du chenal de connexion
3. Création d’une banquette dans le plan d’eau
Les matériaux extraits du terrassement (4 500 m³ foisonnés) ont été triés puis régalés dans le plan d’eau pour façonner une banquette, terrassée à environ 15 cm sous le niveau du fleuve.

© FDAAPPMA 55
Constitution de la banquette avec des matériaux de terrassement

© FDAAPPMA 55
Banquette après les travaux de régalage et de terrassement


© FDAAPPMA 55
Vue de l’ensemencement des berges du chenal et de la banquette végétalisée
4. Ensemencement et plantations
Après une mise à nu d’environ 3 000 m² (chenal et banquette), les berges du chenal ont été ensemencées avec un mélange de semences herbacées adaptées aux milieux humides par les bénévoles de l’AAPPMA de Verdun, tandis que la banquette l’a été par les élèves de la Maison Familiale de Damvilliers.
Pour compenser l’abattage de 59 arbres, 60 arbres et arbustes d’espèces adaptées aux berges ont été plantés par les élèves de l’école primaire de Charny-sur-Meuse, en collaboration avec l’association « Au-delà de l’Eau ».

© FDAAPPMA 55
Chantier de plantations

© FDAAPPMA 55
Vue de la zone de plantations, après travaux
5. Aménagement d’un sentier pédagogique
Afin d’ouvrir le site au grand public, un sentier pédagogique a été aménagé autour du plan d’eau.
Il comprend :
- une passerelle en bois (1,40 mètre de large sur 12 mètres de long) franchissant le chenal
- un ponton d’observation de 20 m²
- une série de panneaux éducatifs et ludiques déclinant la vie des poissons et le fonctionnement de la zone humide
- une clôture en bois rond sécurisant les abords
- un filet de protection installé le long du terrain de football voisin

© FDAAPPMA 55
Passerelle de franchissement du canal

© FDAAPPMA 55
Ponton d’observation de la zone humide


© FDAAPPMA 55
Panneaux pédagogiques installés sur le site
Résultats
Le site restauré a été inauguré le 14 octobre 2025.

© FDAAPPMA 55
Inauguration du site après travaux

© FDAAPPMA 55
Vue de la zone humide alluviale restaurée
Pour mesurer l’effet de la reconnexion au fleuve, plusieurs suivis scientifiques ont été mis en place :
un dispositif de comptage RFID des poissons, avec le marquage de 219 individus réalisé par le bureau d’études PROFISH et un suivi de 718 jours assuré par le pôle technique de la Fédération de pêche de la Meuse
des analyses d’ADN environnemental (ADNe) confiées au bureau d’études SPYGEN
une cartographie des habitats réalisée par le Centre Permanent d’Initiative pour l’Environnement de Meuse
I) Suivi RFID
Le suivi RFID, conduit du 14 novembre 2022 au 31 octobre 2024, a enregistré 8 630 passages effectifs à travers 90 individus détectés sur 15 espèces différentes. Dès le premier mois suivant l’ouverture du chenal, 27 nouveaux individus ont emprunté la connexion, témoignant d’un besoin existant dans le fleuve auquel le site a répondu presque immédiatement. La connexion entre la ballastière et la Meuse a par ailleurs été maintenue tout au long des 718 jours de suivi, y compris en période d’étiage, ce qui valide le calage des cotes réalisé lors des travaux.
En mai 2023, 1 139 passages ont été enregistrés en un seul mois, liés vraisemblablement à la reproduction des cyprinidés.
Pour le brochet, espèce repère de la Meuse, l’impact des travaux a été observé dès la première saison de reproduction (2023) : plusieurs individus présents initialement dans la ballastière l’ont quittée pour rejoindre le fleuve et n’y sont jamais revenus, signe qu’ils ont pu accomplir leur cycle reproducteur.

© FDAAPPMA 55
Localisation de l’emplacement des antennes RFID

© FDAAPPMA 55
Installation des antennes RFID et du coffret d’enregistrement des passages

© FDAAPPMA 55
Récolte hebdomadaire de données RFID
II) Suivi ADN environnemental
Les analyses d’ADN environnemental ont confirmé les premières observations relevées lors du suivi RFID.
Avant travaux (été 2021), la ballastière n’abritait que 12 espèces de poissons, parmi lesquelles des espèces d’eaux stagnantes (brème commune, ablette, carpe, gardon, rotengle, tanche, brochet, perche commune). Dès la première campagne après travaux (printemps 2023), ce nombre est passé à 23 espèces : des cyprinidés d’eaux vives venus du fleuve (hotu, goujon, vandoise, vairon, chevesne), mais aussi des espèces à valeur patrimoniale comme la bouvière (espèce protégée, déterminante ZNIEFF) ou la loche de rivière (quasi menacée selon l’UICN).
Cette dynamique confirme que la mise en communication avec la Meuse a permis à de nombreuses espèces de trouver dans la zone humide un milieu propice à la reproduction, au développement des juvéniles ou un refuge en période de crue.
Pour préserver cette vocation de frayère et de refuge, l’AAPPMA « La Goujonnière Meusienne » a demandé la mise en réserve de pêche de la zone humide dès la fin des travaux. La commune assure l’entretien des abords et du sentier, tandis que la Fédération de pêche de la Meuse veille au suivi du dispositif RFID et à la bonne connectivité entre la zone humide et le fleuve.

© FDAAPPMA 55
Prélèvements ADNe dans la ballastière
La consécration en 2026
Le jeudi 21 mai 2026, l’Agence de l’eau Rhin-Meuse a réuni à Metz les acteurs de la préservation des milieux aquatiques à l’occasion de la Cérémonie des Trophées de l’Eau 2026. Parmi les lauréats récompensés ce soir-là, l’AAPPMA « La Goujonnière Meusienne » s’est vue décerner le Grand Prix pour la réalisation de ce projet exemplaire.

© FDAAPPMA 55
L’AAPPMA « La Goujonnière Meusienne » récompensée aux Trophées de l’Eau 2026 suite à la réalisation de ce projet
Le montant total des travaux s’élève à 209 141,36 €.
Le projet a été financé à :
60 % (125 484,82 €) par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse
20 % (41 828,27 €) par la Région Grand Est
7,37 % (15 410,19 €) par le Conseil départemental de la Meuse
5 % (10 457,07 €) par la Communauté d’agglomération du Grand Verdun
3 % (6 274,24 €) par la Fédération Nationale de la Pêche en France
3,63 % (7 595, 36 €) par la Fédération de la Meuse pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique
1 % (2 091,41 €) par l’AAPPMA « La Goujonnière Meusienne »





